« Anesthésie générale »… l'expression fait peur. Quoi de plus heureux, pourtant, quand on n'apprécie que modérément de souffrir, qu'une bonne grosse anesthésie générale ? comme celle que j'ai subie la semaine dernière, par exemple ?
On vous allonge sur la table, vous demande de vous détendre, vous introduit une petite aiguille dans le bras. Une personne à l'air tout à fait compétent scrute un écran où défilent les signes de votre vie. Elle est satisfaite, et ne manque pas de vous le dire. Des gestes furtifs, admirablement réglés, finissent de mettre de l'ordre dans le bloc. Puis, soudain, une main prend la vôtre. Un visage curieusement chapeauté se penche sur vous, vous observe un instant, vous sourit, vous rassure… et, pfuittt, vous n'êtes plus là.
La durée de votre absence ? Vous n'en avez aucune idée. Ce que l'on fait subir à votre corps pendant ce temps ? Vous l'ignorez totalement. Heureusement.
On vous intube, vous perfuse, vous oxygène, vous ouvre, vous écarte, vous coupe, vous scie, vous râpe, vous ampute, vous libère, vous allège, vous rapièce, vous répare, vous colmate, vous redresse, vous cautérise, vous recoud, vous bande… Et vous, vous ne sentez rien. Rien du tout. Vous n'êtes pas là.
Le temps passe : une, deux, trois, cinq, huit heures, mais sans vous. Vous n'êtes toujours pas là.
Jusqu'au moment où vous ouvrez les yeux et découvrez un nouveau visage, également souriant et penché sur vous, qui vous annonce d'une voix douce : « Vous êtes en salle de réveil. Tout s'est bien passé. Respirez. Respirez, s'il vous plaît. Plus fort ! C'est ça… »
Vos esprits, alors, vous reviennent peu à peu et vous demandez l'heure. « Dix-huit heures trente ? Non, ce n'est pas possible ! » Vous êtes incrédule. Il vous faut vérifier. Vous vous tordez le cou pour regarder par la fenêtre. À ce moment seulement vous abdiquez : rien à dire, c'est bien le soir. « C'est drôle, il me semblait pourtant que je venais tout juste de m'allonger sur la table… »
Magie de l'anesthésie générale ! qui, en même temps qu'elle nous épargne les souffrances de l'opération, nous prive d'un coup de la notion même du temps.
Et si nous tenions là une image de notre destin ?
La Bible aime à parler de notre mort comme d'un « endormissement ». Et de notre résurrection comme d'un « réveil ». Est-ce un hasard ?
Dites-moi…
Et si, au moment de notre mort, Dieu œuvrait à la manière d'un grand anesthésiste ? s'il nous endormait, tout simplement ? pour que notre corps reste parfaitement insensible aux outrages de la corruption ? et ignore tout de la longue attente du jour du grand renouvellement ?
Et si, au dernier jour, Dieu œuvrait encore de la même façon ? si ce qu'il nous accordera alors, en nous réveillant enfin tous, n'était autre que le bonheur, l'incroyable bonheur, le bonheur indicible de découvrir ensemble son visage rayonnant, nous accueillant, nous ses enfants, dans la vie nouvelle ?
Je vois déjà la scène : Ève, Abraham, Moïse, Séphorah, Joseph, Ruth, Samuel, David, Élisée, Osée, Esther, Marie, Pierre, Jean, Étienne, Paul, Luc, Papias, Origène, Luther, Calvin, Malan, Monod, Saillens, Dubarry, Vivier, Guyot, Barthel, Humbert… vous peut-être, moi… entendant cette voix, « Réveillez-vous ! Respirez ! »… ouvrant les yeux… les refermant aussitôt, éblouis par l'éclat sans pareil de notre divin « réanimateur »… et nous étonnant bientôt tout haut que les années pour certains, les siècles pour les autres nous aient paru n'avoir duré que le temps d'un clin d'œil…
Dites-moi, mes amis…
Et si nous tenions dans cette anesthésie générale un signe de ce qui nous attend ? endormissement… réveil… et entre les deux, rien — mais rien ! — dont on se souviendra jamais ?
Endormis en Christ et, l'instant d'après, réveillés par lui pour la vie qui ne meurt plus. Difficile d'imaginer plus belle espérance, non ?
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