L'épisode de la guérison par Jésus d'un paralytique (Mt 9.1-8 et textes parallèles) est bien connu. Mais on oublie souvent que cette guérison n'est qu'un élément secondaire de l'épisode. Le premier geste de Jésus, en effet, n'a pas été de guérir le paralytique, mais de déclarer que ses péchés étaient pardonnés. Cette affirmation extraordinaire fait réagir les scribes, qui la considèrent comme un blasphème : comment un homme peut-il pardonner les péchés ?
Pour montrer qu'il possède bien cette autorité, Jésus procède à une surprenante démonstration : « Qu'est-ce qui est le plus facile, de dire : "Tes péchés sont pardonnés" ou "lève-toi et marche" ? Eh bien afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a l'autorité sur la terre pour pardonner les péchés » — il dit au paralytique — « lève-toi, prends ton lit et retourne chez toi. » L'homme se leva et s'en alla. (versets 5-6)
Jésus semble ici raisonner a fortiori. En guérissant miraculeusement le paralytique, il montre qu'il possède effectivement l'autorité qu'il revendique, une autorité surnaturelle. Or, si Jésus possède bien, et visiblement, l'autorité surnaturelle de guérir, on ne peut pas lui contester celle de pardonner les péchés. Il est en effet plus difficile de dire « lève-toi et marche ! », parole qui doit être suivie d'un effet visible, que « tes péchés sont pardonnés », parole qui correspond à une réalité invisible.
Jésus confond donc ses adversaires par un signe indéniable de son autorité et de sa puissance. Mais ce qu'il veut montrer, il ne faudrait pas l'oublier, c'est qu'il a le droit de pardonner les péchés : la guérison miraculeuse n'est qu'un instrument qu'il utilise pour en faire la démonstration. C'est le pardon des péchés qui est fondamental, ce que confirme la priorité que Jésus, face au paralytique, accorde au pardon.
Autre élément surprenant de ce texte : la réaction des foules au verset 8 : « En voyant cela, les foules, saisies de crainte, glorifièrent Dieu qui a donné aux humains une telle autorité. »
Pourquoi les foules interprètent-elles l'autorité de Jésus comme une autorité accordée « aux humains » ? Loin de faire fausse route, les foules font ici preuve — inconsciemment ? — d'un discernement étonnant de la personne et de l'œuvre du Christ. En effet, l'autorité exercée par Jésus n'est pas réservée à sa nature divine ; c'est aussi en tant qu'homme que Jésus guérit les malades et pardonne les péchés — en tant qu'homme sans péché, parfaitement en paix avec Dieu, en tant que représentant juste d'une humanité injuste.
L'auteur de la lettre aux Hébreux établit lui-même un parallèle entre l'humanité de Jésus et le rôle originel de l'humanité aux yeux de Dieu, lorsqu'il applique délibérément au Fils ce que David avait dit de l'homme en général (Hébreux 2.5-9 citant Psaume 8.4-6). Il est frappant, d'ailleurs, que le Psaume 8 emploie précisément l'expression « fils de l'homme ».
Cette correspondance apporte un éclairage intéressant à l'expression énigmatique utilisée par Jésus pour se décrire : « le Fils de l'homme ». En Marc 2.27-28, il établit le même parallèle entre la position de l'homme (vis-à-vis du sabbat) et sa propre autorité, en utilisant, là aussi, l'expression « Fils de l'homme ».
Il y a là un aspect fondamental de l'Évangile : la pleine humanité que nous avons perdue, cette humanité qui reste parfaitement fidèle à sa vocation d'« image de Dieu » dans la création, c'est Jésus-Christ qui l'a assumée à notre place. Et s'il est indéniable que Jésus a exercé et exerce encore une autorité divine, il est aussi le Roi légitime de l'humanité, notre Frère, celui qui est l'Homme par excellence — le Fils de l'homme.
Matthieu Sanders